Le « point Desproges » : et si on cessait d’instrumentaliser le second degré ?

desprogesJ’aimais beaucoup Desproges. J’étais même une groupie.

Pour autant, je pense que sa réputation d’icône sacrée de l’humour noir et du second degré n’est pas justifiée.

Desproges ne faisait pas toujours de l’humour noir ou du second degré

L’humour noir et le second degré ont en effet un objectif précis : ils invalident la norme.

Concrètement, une blague qui se moque des arabes, des noir-e-s, des femmes , des homosexuel-le-s (les caricature, les ridiculise, illustre des clichés etc) est une blague homophobe/sexiste/raciste et discriminante. Et une blague discriminante ne relève pas de l’humour noir : c’est simplement une blague qui valide la norme.

En revanche, une blague qui se moque non pas des homosexuels mais de l’homophobie, ça c’est véritablement du second degré. [Pour une explication détaillée du second degré en tant qu’invalidation de la norme, lire le sociologue Denis Colombi en cliquant ici et ]

Par exemple, la liste des « 10 bonnes raisons d’être contre le mariage pour tous« , qui a pas mal circulé début 2013, illustre assez bien ce que peut être le second degré : cette liste tourne en ridicule l’homophobie, et non les personnes homosexuelles. Elle invalide clairement une norme discriminante.

Mais s’il arrivait à Desproges d’utiliser l’humour noir pour  invalider la norme, c’était tout de même loin d’être une constante.

Humoriste intouchable dont on réécrit les intentions

Desproges, devenu un monstre sacré, est régulièrement utilisé dans le but d’excuser l’humour raciste, sexiste et homophobe, par des gens qui, dès qu’on ne rit pas devant leurs vannes oppressives, nous jettent à la figure le fameux « Comme disait Desproges, on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». C’est pénible. Et injustifié. La portée et le sens exacts de cette phrase, extraite de son réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, est d’ailleurs très bien expliquée dans ce texte : il ne s’agissait pas, pour Desproges, de critiquer les gens qui refusent de rire avec lui à cause de son humour borderline, mais de poser son propre refus de rire de certaines choses avec certaines personnes. En l’occurrence, il refusait de rire avec Le Pen.

Il n’est pas question ici de contester la nécessité de l’irrévérence ou le talent de Desproges, souvent invoqué pour justifier le droit à faire des vannes oppressives. Mais instrumentaliser un humoriste pour justifier l’oppression sous couvert d’humour, c’est pousser un peu loin.

J’entends souvent dire que Desproges se retournerait dans sa tombe en voyant aujourd’hui des associations et individus agir contre l’humour oppressif, sous prétexte que « lui aussi faisait de l’humour sur ces sujets-là, d’ailleurs c’était pour dénoncer les discriminations ».

Cela signifie-t-il que Desproges, dont on chante les louanges en lui collant une auréole anti-raciste, anti-sexiste etc, pourrait désapprouver le fait qu’aujourd’hui, on conteste le droit de se montrer raciste, sexiste et homophobe ?

Et faire de l’humour raciste et sexiste relève-t-il vraiment de la sacro-sainte « liberté d’expression » ou cela constitue-t-il une infraction ? Est-il pertinent alors de convoquer Desproges pour défendre le droit de discriminer en se marrant grassement, sous prétexte que cet humoriste faisait pareil et qu’on trouvait ça formidable à l’époque ?

Dans les faits, Desproges n’était ni totalement anti-raciste, anti-sexiste, anti-homophobe… Ni totalement raciste, sexiste et homophobe. Il n’est pas non plus intouchable au point de servir de laisser-passer pour tout et n’importe quoi, quand ça nous chante : ni pour légitimer les vannes racistes, ni pour défendre le droit à clouer le bec aux gens qui protestent contre l’humour oppressif.

Un mâle blanc, pur produit de son époque, talentueux et imparfait : et alors ?

Il n’y a pas de sacrilège à affirmer que parfois, Desproges pouvait tenir des propos discriminants, et pratiquer un humour oppressif. Son parcours n’est pas exemplaire ; le dire ne constitue pas une offense à sa mémoire.

Et en effet, tout ce qu’il disait ou écrivait ne constituait pas forcément du second degré ou de l’humour noir. Il est parfois tombé dans le piège de la médiocrité, de la vanne facile, sexiste, racisteet homophobe, comme il a parfois brillé dans une lutte éclatante contre le racisme, le sexisme et l’homophobie.

En revanche, l’utiliser comme excuse en faisant de lui une référence anti-discriminante (« Je fais une vanne sexiste mais en la faisant je lutte contre le sexisme, d’ailleurs Desproges faisait bien des vannes racistes pour dénoncer le racisme ! »), c’est très con.

De la même façon, l’invoquer pour défendre le droit à se montrer raciste, sexiste, homophobe etc (« Merde, on peut plus rien dire ! Desproges, lui, il le disait et c’était génial ! Laissez-nous notre liberté d’expression ! ») est également très con.

Cet humoriste a produit de très bons contenus qui mettaient à bas les clichés, il a lutté contre des discriminations, mais il a également validé certaines d’entre elles ; et parfois, il a aussi simplement dit de la merde. Ca arrive. Surtout quand on doit produire et livrer quotidiennement une certaine quantité de textes : quand la passion est également un métier, qui se traduit en volume à rendre dans le respect de certains délais, elle oblige à faire des compromis entre créativité et rendement, le second l’emportant parfois sur la première. Personne n’est génial H24.

« Aujourd’hui, Desproges serait probablement poursuivi en justice… » Et alors ?

Alors quand je lis que si Desproges était vivant aujourd’hui et produisait les mêmes contenus, il serait probablement assigné et que c’est une chose regrettable (« parce qu’aujourd’hui on ne peut plus rien dire »), je me dis qu’effectivement… Oui, peut-être que Desproges serait assigné. Et ce ne serait pas un drame. Peut-être que s’il était vivant, on contesterait certains de ses propos pour ce qu’ils sont, et ce serait plutôt chouette. Il y a des choses qu’on ne dit plus aujourd’hui et la liberté d’expression n’en est pas bafouée pour autant. Et on gagne en égalité ce qu’on perd en bruits néfastes.

Peut-être aussi que Desproges ne tiendrait tout simplement pas les mêmes propos et s’abstiendrait ou du moins se pondérerait, en matière de vannes racistes, sexistes et homophobes. Le véritable talent c’est de ne pas céder à la facilité : si on ne peut pas faire rire autrement qu’en violentant une minorité discriminée, c’est qu’on manque de créativité humoristique. Desproges aurait peut-être évité cet écueil. Ou pas.

Et s’il était assigné, ce ne serait pas forcément parce que « nous n’avons pas compris son humour ». Ce n’est pas parce qu’on conteste l’humour oppressif en assignant son auteur qu’on ne « comprend pas le message ». Parce que parfois, le message, il est juste violent et discriminant.

Donc si on pouvait cesser de se leurrer sur la sainteté humoristique de Desproges – dont la mort a figé les sketchs pour l’éternité – et de détourner le sens d’une de ses phrases cultes pour excuser notre envie d’être des gros cons, ce serait vraiment cool.