La grande illusion du crowdfunding et la souscription libre

rubon25En 2014, Archives de la Zone Mondiale avait mis en place une souscription afin de financer la sortie de « Sprint » des Ludwig von 88.

Ce sont des souscriptions classiques : pour participer au financement de ces projets, vous n’avez pas à vous inscrire sur un quelconque site parasitaire qui va exploiter vos données personnelles et prendre une commission au passage.

Souscrire, c’est soutenir. Et soutenir, c’est cool

Mais alors que de plus en plus de labels, d’éditeurs et de groupes succombent à ce chant des sirènes modernes qu’est la consommation bling-bling, troquant le rapport humain (le bouche-à-oreille et les mails aux amis, entre autres) contre de l’échange technique parasité par des entreprises avides de données personnelles et encaissant la caillasse en dépit d’un service inexistant, il existe heureusement des structures intègres qui rejettent ce système. Et nous devons les soutenir.

Pour rappel, quand on veut sortir un disque ou publier un livre, et qu’on a pas les ronds nécessaires, il existe grosso modo deux solutions :

  • Soit on cherche des co-producteurs (c’est la tournée des micro-labels, il y en a parfois un nombre impressionnant),
  • Soit on lance une souscription.

Fondamentalement, ces deux options reposent sur une simple interaction humaine entre celui qui a besoin de thune et celui qui va en apporter : on aime le projet, on donne de l’argent, et on récupère le (ou les) disque(s) ou livre(s) une fois qu’ils sont sortis.

J’entends déjà hurler le chœur des consommateurs aveuglés par l’infantilisation généralisée dont ils sont les victimes consentantes :  « Keuwaaa ??? Il existerait donc des interactions humaines qui ne génèrent aucun fichier client, qui n’alimenteraient aucune base de données ? Mais c’est fou, ça ! Nous, quand on aime, on like, on touite, on +1. Et quand on conseille un film, on like, on touite, on « +1″. On se poke, on se hangoute… » 

ll y a toujours un site, un réseau « social », une entreprise pour nous proposer un « outil », connecté sur un gros fichier et qui offre d’accomplir ce que l’on pourrait en fait mener à bien via des coups de téléphone, des sms, ou des mails, un appel mis en ligne directement sur un site personnel (voire un déplacement dans le bureau d’à côté…).

Non mais ne paniquez-pas. Je sais, c’est rude : en 2016, concevoir des interactions humaines qui ne seraient pas fichées, c’est un choc.  Je vois déjà la sueur perler de votre front, mais vous pouvez l’essuyer et calmer vos palpitations, on ne va pas vous priver de vos repères : les prestataires de service qui proposent des outils connectés à des gros fichiers prêts à recevoir les données personnelles de gens qui souhaitent soutenir tel ou tel projet, ça existe et vous les utilisez, vous pourrez donc continuer à offrir vos données pour qu’elles soient revendues. On appelle ça le crowdfunding.

Le crowdfunding, qu’est-ce que c’est ?

Prenons un exemple : celui d’un groupe punk qui souhaite sortir un album. Plutôt que de lancer une souscription classique (pas fun), il décide de passer par un prestataire de services, qui ne connait rien au punk – ni a priori à rien d’autre -, mais on lui a dit que c’était fun, et comme c’est un groupe de punk fun, c’est cool.

Il crée donc son projet sur Kisskisslule (toute ressemblance avec des prestataires de service existants…), et il obtient alors une jolie page, avec une jauge qui lui indique combien il doit amasser de thune (sinon tout est annulé) et combien il a amassé en temps réel.

En plus de la jauge, il y a les contreparties offertes au donateur : en fonction de la somme versée, ce dernier recevra soit rien (souscription de pur soutien), soit l’album tout seul pour 10 euros, soit pour 5 euros de plus des stickers et 2 mp3 du précédent album, soit pour 10 euros de plus l’album dédicacé, des stickers etson nom dans les remerciements ; et pour 250 euros supplémentaires, le groupe compose une chanson en l’honneur du donateur et lui offre une soirée barbecue avec tous les membres (je n’ai rien inventé, j’ai fait un mix de ce que l’on peut trouver en cherchant « punk » sur les principaux prestataires de crowdfunding) (ce qui, par ailleurs, en dit long sur ce qu’est le « punk » aujourd’hui).

Comme le carnet d’adresses de Kisskisslule n’est pas très très fourni en amateurs de punk, le groupe va devoir spammer son propre carnet d’adresses pour lui demander d’aller vite s’inscrire sur Kisskisslule, afin de pouvoir leur filer des pépètes pour sortir leur album (« Si tu soutiens le groupe, inscris toi sur kisskisslule« ).

Une fois l’argent récolté, Kisskisslule prendra sa commission de 8%, parce qu’il a bien travaillé.

Grâce au groupe « punk » et à son carnet d’adresses, kisskisslule aura donc récupéré tout plein d’amateurs de punk, qui pourront être sollicités lorsqu’un autre groupe « punk » présentera un projet. Exactement comme Amazon(c), qui vous spamme quand il identifie qu’un bouquin pourrait vous plaire (grâce à toutes vos données personnelles soigneusement stockées, voire pillées à chacune de vos visites : vos goûts, préférences, chacun de vos clics, tout est enregistré).

Et la souscription, d’acte militant, de soutien, voire d’acte amoureux, pourra tranquillement devenir un objet de consommation comme un autre.

Vous trouvez tout cela merveilleux, et vous aussi vous voulez faire prestataire de crowdfunding quand vous serez grand, n’est-ce pas ? Vous avez bien raison : l’avenir est au parasitisme social. À chaque interaction sociale naturelle doit se substituer un service proposé par un prestataire commercial qui saura ficher et monétiser cette relation : c’est LA loi, c’est comme ça, There Is No Alternative.

Ou peut-être que si , en fait.

Car heureusement, tout le monde ne noie pas sa conscience dans l’océan de résignation (et aussi d’hypocrisie, disons-le) qui semble nous engloutir chaque jour un peu plus. Certains groupes, certains labels, certains éditeurs refusent de se laisser déposséder de la relation humaine qu’ils entretiennent avec leurs souscripteurs.

Et leur démarche, parfaitement consciente, nous devons la soutenir.

Vive la souscription directe et non parasitée !