« Cherche freelance pour mission à temps plein dans nos locaux » : salariat déguisé mais bonne humeur garantie

i-love-urssaf-130942148520C’est bien connu : dans les métiers du web l’ambiance est ultra cool. Tu ne t’en rends peut-être pas compte, là tout de suite – oui on se dit tu, ça ne te dérange pas ? Non je t’assure, ça ne te dérange pas, car dans les métiers du web on se tutoie, c’est plus cool pour l’ambiance et puis ça va te permettre d’encaisser toute la violence manageriale du milieu sans broncher. Je t’ai dit que l’ambiance est ultra cool ? Tu vas A-DO-RER. L’ambiance. Elle est cool. On se marre beaucoup c’est un truc pffff, je ne peux pas te le décrire en deux mots. Tu aimes les gifs ? Parce que c’est un vrai plus, ça, pour le job. Les gifs. Et le sourire. Ici on a tous le sourire, on bosse beaucoup et parfois on est tous là super tard, c’est une sorte de… Enfin tu vas adorer. À l’agence on est un peu comme une famille de toute façon, il y a un super esprit d’équipe.

Les métiers du web, les agences, les freelance

Ce qu’on appelle les métiers du web recouvre une réalité assez vaste, qui dépasse de loin les quelques jobs visibles – et parfois risibles – qu’on voit passer quotidiennement. Toute personne un peu active sur les réseaux sociaux et notamment sur Twitter voit régulièrement défiler des intitulés comme community manager, social media manager, content manager et autres machins manager ; il y a aussi les concepteurs-rédacteurs, les graphistes, webdesigners, les développeurs et tous les autres techniciens-artisans-magiciens, mais également les professions relevant plus directement du marketing et enfin, celles dont les intitulés incompréhensibles nous laissent tellement perplexes qu’on les oublie dans la seconde. Le point commun à tous ces gens aux métiers bizarres : ils sont là pour gagner leur croûte, payer leur loyer, remplir leur frigo et s’acquitter de leurs factures.

Un des écrins de prédilection pour ces métiers, ce sont les agences web. Héritières des toutes premières web agency du milieu des années 90, dont la mission était alors de créer des sites internet, les agences actuelles constituent un pur produit de la montée en gamme – parfois justifiée, parfois fumeuse – des compétences nécessaires à vendre de la présence sur internet aux clients qui ont besoin d’y être pour flatter leur prestige ou engraisser leur business. Dans une moindre mesure, ces agences sont également un des dommages collatéraux de la centralisation d’internet. Elles assurent ainsi dans leur domaine toutes les étapes nécessaires à la prospérité du web marchand, qui se doit d’être à la fois esthétique, fonctionnel, fédérateur, captivant, en un mot rentable. Généralement, elles brassent avec ardeur un air rare et vicié pour le vendre très cher à des clients crédules. Tout le monde est ravi.

Pour fonctionner, ces agences ont bien évidemment besoin de main d’oeuvre. Certaines d’entre elles recrutent donc des gens et salarient proprement leurs équipes. D’autres fonctionnent en comité restreint mais sous-traitent avec pertinence à des travailleurs indépendants – les « freelance » – une partie des chantiers qu’elles décrochent, dans le cadre de collaborations légales, équilibrées, où offre et demande se rencontrent pour le plus grand bonheur des différentes parties.

D’autres enfin, beaucoup plus malignes, ont trouvé un excellent filon pour s’assurer une main d’oeuvre à prix coûtant, sans alourdir leur masse salariale, sans s’encombrer de détails ennuyeux tels que le droit du travail ou le respect, mais tout en donnant à leurs propositions de boulot des allures festives de soirées étudiantes (ghb et non respect du consentement inclus).

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Image très souvent utilisé dans les annonces des agences web malignes, à égalité avec les gifs tirés de Mad Men

La notion de freelance, ce mystère pour certaines agences web (malignes)

Qu’est-ce qu’un travailleur non salarié ? C’est une personne qui exerce son activité de façon indépendante, sans être lié à un employeur par un contrat de travail. À ce titre, il doit choisir la structure juridique qui conviendra le mieux à l’exercice de sa profession en fonction des possibilités légales, des contraintes, des attentes, des avantages et inconvénients de chacune. L’activité pourra donc être exercée dans le cadre d’une entreprise individuelle et c’est là qu’on parle le plus souvent de « freelance », ou elle pourra être exercée dans le cadre d’une société créée ad hoc : par exemple une EURL (entreprise unipersonnelle à responsabilité limitée), une SAS (société par actions simplifiée)…

Ce choix de la structure juridique déterminera le régime social du travailleur/dirigeant, sa responsabilité (limitée ou illimitée) et son régime fiscal. Si la création d’une société éloigne de la notion de « freelance » telle qu’entendue dans son acception courante, elle n’empêche cependant pas certaines structures unipersonnelles d’exercer en étant perçues comme freelances.

Le travailleur non salarié est bien sûr redevable de différentes cotisations auprès des organismes compétents pour appeler ces cotisations et/ou les collecter : RSI, URSSAF, CIPAV… Il relève donc d’un régime de protection sociale et de retraite différents de ceux des salariés. Il paie également des impôts sur ses revenus d’activité. À titre d’exemple et pour avoir une idée de ce que ça recouvre, j’exerce en tant que profession libérale et une fois tout déclaré, payé, prélevé, déduit etc, la différence entre ce que je facture et ce qu’il me reste en « net » est d’environ 42 %. C’est un constat paisible. Il faut également compter les diverses primes d’assurances, et mettons de côté pour l’instant les spécificités liées à l’absence d’arrêts de travail pour maladie et à l’absence de congés payés

Le cas particulier des auto-entrepreneurs mérite un petit focus, car il prête souvent à confusion : on a tendance à les considérer comme une catégorie à part de travailleurs indépendants alors que l’auto-entreprenariat constitue simplement un aménagement des modalités de l’entreprise individuelle, en simplifiant au maximum la création et la gestion de l’activité : déclaration de début d’activité, déclaration des chiffres d’affaire, paiement des cotisations, tout cela est facilité dans le cas de l’auto-entreprenariat puisque ce statut a été créé dans le but de répondre aux « difficultés de la réalité économique », entendez par là qu’il a instauré la possibilité pour des travailleurs salariés d’arrondir leurs fins de mois sans s’embarrasser d’un tas de démarches. Dans les faits, l’auto-entreprenariat a surtout instauré une nouvelle forme de précarité pour des travailleurs qui ne trouvaient pas de boulot, réduits à générer péniblement leur propre revenu sans bénéficier pour autant d’une protection sociale digne de ce nom.

Mais revenons aux freelance. Pour une agence web un peu maligne, qu’est-ce qu’un freelance ? C’est très simple : le freelance, c’est cette personne dotée de compétences précises, dont une agence/une société a besoin de façon ponctuelle ou pour une durée précise, afin de répondre à un besoin précis sur un chantier précis. L’agence maligne va donc « recruter » le freelance pour la « mission » et va tranquillement attendre de ce dernier : une présence à plein temps dans les locaux, des horaires de travail précis, fixés par l’agence, ainsi qu’un très effectif lien de subordination qui placera le freelance « sous la responsabilité directe de » [insérer ici le supérieur hiérarchique effectif du freelance pendant toute la durée de la « mission »].

En théorie, on appelle ça un accroissement temporaire d’activité et le besoin de main d’oeuvre pourrait tout à fait s’inscrire dans la signature d’un contrat à durée déterminée. Mais le recours au CDD est encadré, et puis ça impliquerait d’augmenter la masse salariale, de payer tout un tas de cotisations en plus du salaire, pfff, c’est chiant. Ou alors, on est là dans un besoin permanent de l’agence et le besoin de main d’oeuvre relève carrément du CDI, mais enfin ça va pas la tête ?

En théorie toujours, on peut également envisager de combler le besoin de main d’oeuvre en confiant une vraie mission à un freelance. On aurait tort alors de parler de « mission en régie » pour justifier l’exigence de présence du freelance dans les locaux de l’agence. La mission en régie consiste à aller faire bosser des salariés d’une société de services directement chez le client en veillant à ce que le freelance ne tombe pas sous l’autorité du client, sous peine de délit de marchandage, interdit par l’article L125-1 du Code du travail.

Le freelance, couteau suisse des agences web malignes

Rechercher des « freelance » afin d’accomplir des « missions » constitue donc, pour les agences malignes, un moyen très efficace de recourir à du salariat déguisé, avec tous les avantages du salariat sans ses inconvénients. Elles disposent ainsi d’une main d’oeuvre souple, corvéable, qui paie elle-même ses cotisations sociales, qui ne peut pas être en arrêt de travail, qui n’aura pas de congés payés et pas d’indemnité de précarité.

Du côté du freelance, ce genre de « mission » implique tous les inconvénients du salariat, sans ses avantages : pas de couverture sociale salariale, pas de congés payés, pas d’arrêt de travail en cas de maladie, pas de droits aux allocations chômage et toujours les cotisations sociales, taxes, prélèvements à payer bien sûr.

Concrètement, ça donne quoi ? Des recruteurs sans vergogne face à des freelance aux abois dans un contexte tendu, où les missions sont si difficiles à décrocher qu’ils sont prêts non seulement à travailler dans les pires conditions mais également à défendre ce type de fonctionnement en alléguant que ça leur convient et qu’il faut soigner son réseau.

Ajoutons à cela la peur de se faire blacklister, qui empêche la plupart des freelance de protester ouvertement. Et on les comprend : il n’est pas simple d’ouvrir sa gueule en dénonçant les pratiques illégales de ses « clients » (entendre ici « patrons ») quand on dépend de leur bon vouloir et que dans un petit monde où tout se sait et tout le monde se croise, un seul mot de travers peut nous griller à tout jamais et rendre inopérantes toutes nos prospections futures.

[À ce stade de la rédaction de l’article, j’entends mentalement tous mes futur-ex clients potentiels me dire d’un ton velouté : « Bonne chance dans votre prochain métier, parce que vous. êtes. grillée.]

Le télétravail, ce joli mot appliqué à tort aux freelance

Faisons un détour par la notion de télétravail, si chère à nos coeurs dans les métiers du web. Lorsqu’une agence web maligne cherche un « freelance » pour une « mission » à plein temps dans les locaux de l’agence avec horaires fixés par l’agence et lien de subordination hiérarchique, certains freelance posent tout de même gentiment cette question : « Le télétravail est-il envisageable pour cette mission ? ». Ce à quoi l’agence maligne répond en toute décontraction : « Non désolé, pas de possibilité de télétravail pour cette mission ! 😉 ».

Une autre agence maligne, en plein fantasme visuel de freelance en pyjama vautré dans son canapé et tapotant paresseusement le clavier plein de miettes d’un MacBook, a même répondu à la question sur le télétravail : « Non désolé, pas de télétravail pour cette mission, mais je comprends que ce soit plus confortable de bosser de chez soi ». Ce à quoi le freelance a posément et très justement rétorqué : « Euh non, en fait en que travailleur indépendant je loue des bureaux pour mon activité professionnelle et il n’y a pas grand sens à la présence à plein temps chez le client. Bonne journée ».

Reprenons cette notion de télétravail : en vérité, elle ne s’applique pas au freelance mais uniquement au travailleur salarié. Le télétravail est en effet régi par l’article L1222-9 et suivants du Code du travail et désigne « toute forme d’organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l’employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon régulière et volontaire en utilisant les technologies de l’information et de la communication dans le cadre d’un contrat de travail ou d’un avenant à celui-ci. Le télétravailleur désigne toute personne salariée de l’entreprise qui effectue, soit dès l’embauche, soit ultérieurement, du télétravail tel que défini au premier alinéa. »

Il n’y a donc pas de sens à parler de télétravail dans le cas d’un freelance : d’une part, il est travailleur indépendant et si les missions qu’il accomplit pour ses clients impliquent en effet des temps d’échange et de rencontre, des réunions et des sessions de travail en commun, il n’a pas à être réquisitionné à temps plein ou même partiel dans les locaux de son client, et surtout pas de façon impérative. Le freelance n’est pas assigné à résidence chez son client : il travaille dans son propre environnement et qu’il s’agisse de bureaux officiels ou du coin de sa table de salle à manger ne concerne que lui, ses coûts de structure et son organisation.

D’autre part, le fait même que nous nous soyons mis à employer spontanément ce terme en posant la question du lieu de travail aux agences qui cherchent à nous mettre en situation de salariat déguisé prouve à quel point nous nous percevons déjà comme de potentiels subordonnés et comme des « candidats » à un « poste » plutôt que comme des prestataires de services face à un client potentiel, sur une mission précise.

Quelques pistes pour se repositionner si on est en mesure de le faire

Être travailleur indépendant, « freelance » peut relever d’un choix comme d’une contrainte. Dans tous les cas, cela implique des frais, de la précarité et une gestion autonome des prises de risques professionnels.

Pour tenter de contrer les abus, on peut :

  • ne pas aller aux rendez-vous avec des prospects comme on irait à un entretien d’embauche. Et une fois sur le lieu de rendez-vous, entamer l’échange sur un pied d’égalité : normalement le prospect parle de la mission. On pose des questions pertinentes, on fait des remarques brillantes, on lâche un peu de biscuit pour établir qu’on est calé.e et qu’on a préparé le rendez-vous, et on se vend dans le cadre d’une relation commerciale équilibrée.
  • prêter attention aux termes utilisés par l’agence dans l’annonce : « poste », « lieu de travail », « horaires », « temps plein », « directement rattaché au responsable de… »
  • ne pas confondre « cahier des charges » et « consignes de travail ». Si le respect du cahier des charges fait partie intégrante de la mission, le freelance reste toutefois libre de son organisation et de son planning
  • faire circuler cet article
  • prier pour sa survie si une agence apprend qu’on l’a fait circuler.

 

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