Élevage industriel, abattoirs et souffrance animale : non, culpabiliser le consommateur ne sert à rien

Capture d'écran France 5.

Capture d’écran France 5.

Ce mercredi 28 février, France 5 diffusait « La fin de la souffrance animale ?« , un documentaire consacré à l’élevage industriel. Ces dernières années, l’information délivrée par les médias autour des violences et maltraitances infligées aux animaux d’élevage dans l’industrie agro-alimentaire vient utilement compléter les happenings, manifestations et diverses actions militantes qui tentent de dénoncer les conditions épouvantables dans lesquelles vivent les animaux d’élevage, avant d’être transportés puis abattus dans des conditions pires encore.

Cette enquête diffusée par une chaîne du service public constitue donc à première vue un document salutaire. Et je serais tentée de dire, moi mangeuse de viande, que la claque infligée par ce type de films – comme toutes les claques précédentes et comme toutes celles qui suivront – m’oblige à regarder en face la cruauté et la violence du système auquel je participe, à chaque steak que je grille, à chaque tranche de jambon que je glisse dans une demi-baguette et à chaque blanc de poulet que je pane.

Mais tandis que le film commence, avec un émouvant focus sur une ferme refuge qui met en lumière ce que pourrait être un paradis pour animaux, loin du cauchemar de l’élevage industriel, je tique en écoutant les commentaires de la voix off ; et je ne suis pas devant l’écran depuis cinq minutes que je crains déjà de voir ce film prometteur réduit aux habituels procédés qui constituent la marque de fabrique des associations de défense animale : anthropomorphisme, culpabilisation du consommateur et diabolisation des éleveurs. Comme toujours, l’impasse totale sera faite sur des axes de réflexion pourtant nécessaires en amont, à savoir les fondements mêmes de l’industrie agro-alimentaire et les mécanismes financiers qui sont à l’origine de l’intensification de l’élevage et en font une horreur à chaque étape.

Il n’y aura pas un mot non plus sur l’étroite imbrication entre système agro-alimentaire, lobbying politico-financier, spéculation à grande échelle, modification des habitudes de consommation induites (« C’est le consommateur qui veut manger de la viande comme ça ») et pénalisation du quidam en bout de chaîne – oui, j’ai un petit côté complotiste à mes heures.

Rien de tout cela ne sera évoqué. Pour nous amener à repenser notre consommation de viande et d’oeufs, nous faire honte devant notre caddie semble apparemment la voie la plus facile. Mais est-ce bien efficace ? Pas si sûr.

Le consommateur coupable : un procédé bien rôdé

Quand la voix off nous demande, d’un ton faussement compréhensif, si voir des lapins aux pattes ensanglantées et des poulets de batterie croulant sous le poids de leurs propres cuisses nous donne faim, il est évident que celui qui répond « OUAIS GRAVE, ça me colle une faim de ouf, direct je vais coller un poulet au four et me taper une omelette au fromage » passera au mieux pour un psychopathe, au pire pour le complice du meurtre de millions de poules et de lapins.

Et quand on nous montre les manifestants d’une association de défense animale organiser un happening sur la place d’une grande ville avec ses intervenants disposés en lignes, certains d’entre eux portant un porcelet congelé dans leurs bras comme s’ils berçaient un bébé mort, tandis qu’une manifestante, micro en main, décrit d’un ton lugubre les atroces conditions de vie et de mort de ces petits porcelets congelés, la mise en scène est terriblement efficace : les manifestants figés, au visage tragiquement fermé, étreignant les porcelets, la voix dans le micro qui égrène des horreurs (vraies), tout cela constitue une force de frappe énorme. Quiconque a un jour mâché de la viande ou salivé devant l’odeur d’un grill se sent alors horriblement coupable. Et le souvenir de tous les barbecues se transforme en remords cuisants. À juste titre. Surtout si on a acheté sa viande en grande distribution. Voire en discount. Au cas où on serait pauvre en plus d’être complice de meurtre.

Plus percutant encore, dans le genre pédago, le supermarché qui organise au milieu de ses rayons une animation assurée par une autre association de défense animale, animation consistant à informer les consommateurs pendant qu’ils font leurs courses : les intervenants leur apprennent à lire correctement les étiquettes sur les emballages, la question centrale étant « Ce paquet de jambon que j’ai dans la main fut-il un cochon heureux ? ». Certes, la démarche est instructive et sans aucun doute utile à une meilleure compréhension des derniers maillons de la chaîne de production (vie, transport et abattage des animaux à viande). Mais acheter « responsable » a un coût, et l’expression déconfite du monsieur et de sa compagne devant les caméras, alors qu’on lui explique qu’il tient dans la main un paquet de viande pas très « heureuse », met en évidence une triste réalité : il regrette, il aimerait bien, il voudrait beaucoup, mais une fois les caméras parties, il y a fort à parier que délivré du poids de la culpabilisation médiatique, il achètera ce qu’il a les moyens de payer. Et manger du jambon qui fut un cochon heureux est peut-être hors de son budget. Parce que faire les courses et nourrir une famille constitue pour la plupart des gens un périlleux numéro d’équilibriste, au cours duquel on tente de concilier contraintes budgétaires, quantité de nourriture à acheter pour que tout le monde soit rassasié, temps passé à cuisiner et équilibre alimentaire. Dans cet ordre de priorités. Alors autant dire que l’éventuelle joie du cochon avant qu’il ne devienne le jambon de notre gratin de coquillettes, elle passe un peu à la trappe. Et qui pourrait le reprocher à l’acheteur ?

Le fantasme de la viande heureuse : que dit-il de nous ?

Les mangeurs de viande sont réceptifs à la culpabilisation. Ils n’ont pas forcément les moyens ni le temps de modifier pour de bon leurs habitudes alimentaires, sauf à consommer moins de viande (c’est une tendance nette depuis une bonne quinzaine d’années et c’est une excellente chose pour la santé), mais le procédé fonctionne.

L’anthropomorphisme fonctionne également très bien. Qu’on nous montre des porcelets congelés dans des bras en deuil ou un élevage « à taille humaine », avec un gars débonnaire qui parle d’amour pour ses animaux, leur donne des prénoms, les câline et évoque leur bonheur, on a le coeur qui fond de tristesse ou de tendresse et on peut être amené à se dire : « Voilà la viande que je voudrais manger ! Une viande dont je saurais qu’elle a été heureuse ! ». C’est un joli rêve. En vérité, ce qu’on souhaite tout au fond de nous, ce n’est pas le bonheur de notre viande ni l’assurance que l’éleveur vit décemment de son travail. Ce qu’on veut, c’est cesser de se sentir coupables et continuer à acheter et à manger de la viande sans être embarrassés par notre conscience.

De la même façon qu’on nous vend de la peur et de la culpabilité, on nous vend l’utopie d’un élevage qui serait à la fois industriel et heureux, et qui pourrait résoudre l’insoluble équation du mangeur de viande honteux : réduction du stress pour les animaux, conditions de transport et d’abattage « décentes », toutes mesures apparemment destinées à rendre la filière viande plus éthique. Sauf qu’on nous ment à toutes les étapes, non ?

Le stress de l’animal par exemple : celles et ceux qui ont un jour lu les romans ruraux de Claude Michelet le savent, le stress comme une poussée de fièvre avant l’abattage d’une vache nuit à la qualité de la viande et la rend moins tendre. Cette vérité est aujourd’hui scientifiquement établie et le film en fait état. Si l’industrie agro-alimentaire souhaite réduire le stress des vaches avant l’abattage, ce n’est pas donc pas pour améliorer le bien-être des animaux mais pour préserver la rentabilité à chaque étape des opérations.

Quant aux cadences de croissance et aux conditions de vie épouvantables des animaux, de leur naissance à leur abattage, la cause première n’est ni la cruauté ni l’indifférence des éleveurs mais toujours cette obligation de rentabilité, directement liée au fonctionnement de l’industrie agro-alimentaire, fonctionnement qui répond à des impératifs financiers et à une logique commerciale implacable. Le marketing du goût conditionne nos envies, et quand un éleveur dit face à la caméra « C’est le consommateur qui veut ça », il est loin du compte et il en est en partie conscient. Cela fait-il de lui un coupable par essence ?

La fantasme de la viande heureuse nous aide à nous défausser et à oublier que nous sommes le maillon faible d’un système à pognon, tout au bout de la chaîne de l’industrie agro-alimentaire. Une heure de culpabilisation télévisée nous permet de payer notre tribut et de continuer à manger de la viande en nous promettant de faire des efforts, sans que les journalistes ne prennent la peine de nous donner d’autres pistes de réflexion : interroger les maillons forts de l’élevage industriel ? Vous plaisantez ! Il n’en est pas question. Restons dans la facilité et désignons le consommateur comme bourreau final de cet engrenage ignoble. Obligeons-le à regarder en face les grands yeux bordés de longs cils du steak qu’il se grillera demain, et amenons-le à voir le porc de sa tranche de jambon comme un bébé mort dans les bras d’un manifestant accusateur.

L’industrie agro-alimentaire est un grand méchant tout, qu’on résume à des consommateurs prétendument aveuglés : fantasmer une viande heureuse garantit l’économie de toute réflexion de fond et permet aux maillons forts de ce système de prospérer sans être inquiétés. Et au final, la réalité reste la même : manger de la viande implique de tuer des animaux. Aussi vertueux que soit le souhait d’améliorer leurs conditions de vie, de transport et d’abattage, cela ne modifie en rien le fait qu’on les élève pour être tués. Le tour de passe-passe mental visant à tordre cette vérité en l’habillant de conditions « décentes », voire « humaines » n’est que poudre aux yeux.

La responsabilité individuelle du consommateur, ce paravent pratique 

Et quand le film conclut avec l’intervention d’une philosophe de l’INRA, affirmant « qu’il faudrait que le consommateur essaie d’exiger beaucoup plus (…) », la boucle est bouclée : tout au long de ce film, pour lequel un travail impressionnant a pourtant été fourni et qui contient beaucoup de choses très intéressantes, on a soigneusement évité de lever le voile au-delà du maillon faible qu’est le consommateur final. Ce maillon qu’on charge de la lourde mission de faire évoluer les choses, alors qu’il a déjà la lourde mission de remplir son caddie sans faire exploser son budget.

La tendance est à l’individualisation des responsabilités. Le fonctionnement de l’industrie agro-alimentaire ? C’est nous qui l’entretenons, bien sûr. La ruine des petits producteurs qui tentent de faire autrement et mieux, c’est notre faute, puisqu’on ne veut pas se donner la peine de payer le prix juste pour de la viande honnêtement produite. La toute-puissance des centrales d’achat et du hard discount qui nous noie dans la malbouffe, c’est à cause de nous qui continuons à fréquenter ces grandes surfaces diaboliques.

Les politiques publiques et le lobbying de ces industries sont en définitive beaucoup moins questionnées que nos comportements individuels, et s’il paraît nécessaire de ne pas se défausser ni de renoncer, il serait tout de même temps de cesser de se tromper de coupables. Oui, on peut se défendre contre un système. Encore faut-il en avoir la force, le temps et les moyens.

Et la cohérence consistant à cesser de manger de la viande n’est pas une solution évidente pour tout le monde, que ce soit financièrement ou culturellement. Même si ce choix constitue un acte fort, à la fois symbolique et concret, cela n’ébranle pas encore, à ce stade, le fonctionnement bien installé de l’élevage industriel. Fissurer un système aussi puissant implique de l’attaquer en amont aussi. Avec ce genre de documentaires, on en est loin. Même s’il faut bien commencer quelque part.

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