Débranche (coupe la lumière et coupe le son)

Je suis une petite vieille de l’internet. C’est un constat sans gloire ni gêne, les faits sont là. Internet, c’est un truc qui est entré dans ma vie comme ça :

(toi-même tu sais)

J’avais le forfait « 50 heures par mois » et ces 50 heures me rendaient injoignable sur mon téléphone fixe, puisque ça occupait la ligne.

Les vieux cons, c’était mieux avant

Au fil des années, internet est devenu plus rapide, plus fluide, plus touffu et surtout plus social, l’aspect « social » franchissant des paliers successifs effrayants : la centralisation des interactions humaines commerciales par quelques plateformes gourmandes m’a (comme toi, comme pas mal de monde) amenée à oublier cet internet du début, joyeusement désintéressé. Je suis donc passée d’une activité spontanée et désordonnée à une utilisation de l’outil soigneusement circonscrite par des professionnels, qui ont réussi à me faire gober qu’internet c’était eux et eux seuls.

Et je me fatigue moi-même en constatant quelle vieille conne blasée je suis en écrivant cela. Les vieux cons, ils avaient plus de nerf avant. Même l’indignation est frelatée, quand elle passe par une connexion haut débit. Tout fout le camp.

C’est ainsi que dans mon esprit (comme dans le tien et celui de pas mal de monde), internet a progressivement été réduit à quelques réseaux sociaux et quelques médias en ligne, le tout sous-tendu par les activités semi-pro semi-perso, j’ai nommé nos sites et blogs, outils d’autopromotion de plus en plus savamment pensés et diffusés… via les réseaux sociaux.

Des fenêtre ouvertes aux petites lucarnes

Du journalisme au social media management, mon internet-fenêtre-ouverte-sur-le-monde est devenu internet-lucarne-réduisant-mon-univers-aux-réseaux. La curiosité qui m’amenait à « aller chercher » dans l’internet des ressources insoupçonnées a peu à peu disparu au profit d’informations prêtes à consommer, qui me sont livrées par des réseaux me connaissant par cœur et exploitant toujours plus finement les données que je leur offre pour les vendre à leurs annonceurs ; ma passivité virtuelle est aujourd’hui totale, et je n’explore plus rien puisque tout est déposé sous mes yeux, choisi, filtré pour moi et m’empêchant de découvrir quoi que ce soit de nouveau : chaque like, chaque interaction, chaque commentaire et chaque partage, sur Facebook, sur Instagram ou sur Twitter, font de moi une cible de plus en plus transparente pour des plateformes sociales dont l’efficacité me cantonne à tourner en rond avec les gens et les contenus qui sont affichés sur mesure pour moi dans ma timeline.

Le flux qui défile sous mes yeux est le produit de mon abdication devant la toute-puissance des algorithmes. Je me croyais assise au bord d’un monde immense, je suis en réalité bien au chaud dans une boîte hermétique.

J’ai passé des années enfermée dans ce paradoxe sidérant : regarder le monde à travers des réseaux qui ont réduit ma vision des possibles à quelques cercles relationnels concentriques (ce n’est pas pour rien qu’on les appelle des « sphères » : la gauchosphère, la fachosphère…), tout en découvrant des territoires d’une richesse infinie, qui m’ont d’ailleurs permis de faire des rencontres précieuses. Tout ça en continu, 10 heures par jour. Pour le travail. Pour le plaisir. Par réflexe. Par lassitude. Par manque de curiosité. Par confort.

Rester maître du temps, et des ordinateurs (vous l’avez ? Attention, France Gall vous juge)

Quand Thierry Crouzet a sorti « J’ai débranché » en 2012, j’ai été fascinée par son propos. Crouzet était une référence, et le voir se déconnecter totalement m’a impressionnée. Mais je ne me sentais pas vraiment concernée par le concept d’hyperconnexion ou d’addiction. Je n’ai jamais fait d’overdose nette et je ne me suis à aucun moment sentie dépendante, excepté pour le boulot. : travailler « dans » l’internet implique d’y baigner non stop, c’est comme ça. Alors autant trouver ça agréable. Même si au fil du temps, ça devient de plus en plus bizarre. Et surtout de moins en moins stimulant.

J’ai fini par en avoir marre. Sans m’agiter pour autant, ou alors beaucoup moins qu’à l’époque épuisante où je brassais des tornades virtuelles pour exprimer des convictions qu’une rage trop longtemps contenue m’empêchera toujours de partager dans le calme. Mais pour ce qui est d’internet, je suis simplement passée de la connexion permanente à la saturation totale et ça ne m’a fait ni chaud ni froid. L’évolution de mon activité professionnelle a permis une déconnexion progressive, les seules actions requises étant liées à mon boulot. Sans vraiment le faire exprès, j’ai peu à peu laissé s’éloigner de moi tout ce qui auparavant me tenait greffée aux réseaux sur lesquels j’étais présente du matin au soir (oui oui, pour le boulot, c’est ça).

Les clashs sur Twitter, les prises de position au vitriol, la gestion délicate de conflits qui me poursuivaient jusque dans mon lit, la résistance hargneuse face aux menaces, les colères noires et les désespoirs immenses, les ami.e.s perdu.e.s et les alliances militantes, la promo tour à tour molle, acharnée ou honteuse de mes petits contenus, les engueulades et les guerres de tranchées pour que mes financeurs ne transforment pas mes élans créatifs (ou que je croyais tels) en produits formatés, tout ça est doucement sorti de ma vie, ou plutôt de ce qui avait fini par dévorer ma vie.

Je n’ai pas eu à gérer de déconnexion brutale. J’ai simplement secoué mes vêtements pour qu’en tombent toutes ces emportements qui, s’ils m’ont beaucoup apporté, ne m’ont pas fait tant de bien que ça et n’ont pas été aussi utiles que je me plaisais à le croire.

Je n’ai tiré aucune leçon de tout ça, je n’ai donc aucune sagesse fictive à partager, chacun-e faisant bien les choses à sa guise. J’ai juste un peu vieilli mais heureusement, je n’ai pas grandi. L’enthousiasme est intact, décuplé même : j’ai simplement envie de croire que pour l’exprimer, il n’est pas obligatoire de passer par ma livebox. L’énergie se replace, et c’est une excellente chose pour moi : ces dernières années, mes temps de déconnexion ne constituaient plus que de brefs moments dans mes journées. Aujourd’hui c’est l’inverse et ça me va bien au teint.