Orientation scolaire et filières professionnelles : la paille dans l’œil des élèves, la poutre dans l’œil des élites

panier-osier-buff-pma2140L’orientation scolaire est une question complexe qui concerne élèves, parents, profs et pouvoirs publics, à des périodes et des niveaux très variés. Cette première phrase enfonce des portes ouvertes, on est bien d’accord. Sauf que l’une de ces portes grince de façon désagréable à mes oreilles.

Penchons-nous donc sur l’orientation scolaire des élèves en fin de collège. Trois options sont possibles : seconde générale, seconde professionnelle, 1ère année de CAP. La présentation de ces différentes possibilités sur le site du gouvernement est sobre et claire.

Dévalorisation des filières professionnelles : le marronnier de l’indignation vertueuse

Je n’apprendrai rien à personne en disant que les filières générales sont les plus valorisées, tandis que les filières professionnelles sont dévalorisées. On note d’ailleurs, et à juste titre, une abondance de contenus indignés sur le sujet depuis des années, y compris de la part des pouvoirs publics qui, dans une vertueuse démarche de propagande feignent encore de croire que la dévalorisation des filières pro est à corréler aux résultats et aux débouchés, et qui proposent donc comme solution une meilleure connexion entre ces filières et le monde de l’entreprise.

Ailleurs, on va un peu plus loin dans le raisonnement en osant aborder le récurrent problème de la perception de ces filières, et on émet – il était temps – l’idée que l’orientation en filière professionnelle est devenu une sorte de pis aller pour les élèves dont les notes ne permettent pas d’entrer en seconde générale. On déplore aussi la reproduction des schémas professionnels inter-générationnels – les enfants d’ouvriers en filière pro, les enfants de cadres en filière générale – et la « non correction » de ces schémas par le corps enseignant, qui entraîne de fait une consolidation des inégalités sociales.

Tout ceci marque d’évidentes bonnes intentions, sauf dans le cas des pouvoirs publics, chez qui on constate toujours la même et désolante déconnexion de certaines réalités de terrain. Mais globalement, on a bien compris que les filières professionnelles sont dévalorisées et que c’est moche. Il faut faire quelque chose et en premier lieu permettre à toutes et tous de faire de vrais choix. C’est beau comme un poney à qui on fait une tresse.

Le problème, c’est que dans la perception collective de ce qu’on nomme un « vrai choix », on ne va pas jusqu’à questionner la hiérarchisation implicite et systémique des orientations, à travers l’axe de classe sociale. Si la notion d’élitisme est parfois abordée dans certains contenus, on se garde bien d’aller gratter au-delà d’une indignation de surface pour interroger vraiment ce que cet élitisme implique et de quoi il découle.

Afin d’ancrer ce propos dans la réalité, je poserai donc une question concrète : au vu de l’état actuel de l’organisation des études en filières professionnelles, des moyens dont elles disposent, des formations proposées et du statut social « tracé » des élèves qui en sortiront diplômés, combien de parents, profs, penseurs et indignés parmi ceux qui s’indignent de la dévalorisation des filières professionnelles y enverraient leur enfant avec le sourire au cas où celui-ci aurait 16 de moyenne générale ?

Bien. Ceci posé, on peut commencer à réfléchir.

Le vocabulaire officiel de la « valorisation » dans un contexte d’adhésion au classisme

Ce printemps, j’ai lu un article intitulé « Éducation : l’orientation accentue les inégalités sociales« . C’était assez intéressant et – comme toujours – très vertueux. Mais les ennuis ont commencé dès la première phrase : « À résultats scolaires et autres caractéristiques sociales donnés, les enfants d’agriculteurs, d’employés et d’ouvriers choisissent moins souvent d’être orientés en seconde générale et technologique, sans que cette moindre ambition ne soit corrigée par les décisions du conseil de classe. »

Il semble donc acquis pour le Centre d’observation de la société, comme une évidence qui n’a pas à être questionnée – et elle ne le sera pas, à aucun moment dans leur article -, que ce choix de ne pas être orienté en seconde générale est une moindre ambition, que cette moindre ambition mériterait d’être « corrigée » par le conseil de classe, que ce n’est pas le cas et que c’est regrettable.

Il ne s’agit pas ici de contester des évidences relatives à la pénibilité, à la rémunération et surtout au statut social des professions qui pourront ou non être « atteintes » et exercées selon qu’on choisit les filières professionnelles ou les filières générales. Il ne s’agit pas non plus de nier l’étiquette qualitative des filières générales en termes d’accès à une certain niveau de culture et à une conscience d’appartenance de classe.

Mais qu’appelle-t-on « moindre ambition » ? Il s’agit là d’aller questionner pourquoi les évidences liées au statut social et au prestige de l’orientation en filière générale nous sont toujours présentées comme normales, dans un contexte d’adhésion au classisme que peu de gens semblent prêts à interroger. L’axe de classe dans les réflexions menées autour de l’orientation scolaire semblent de facto être cantonnées à déplorer que l’ascenseur social soit resté coincé au sous-sol, puisque c’est bien comme un sous-sol que sont considérées les filières professionnelles, ainsi que la qualité de l’enseignement qui y est dispensé, les débouchés qu’elles offrent et la place dans la société qu’occuperont les diplômés de ces filières.

Et cet ascenseur social nous est toujours présenté comme le véhicule miraculeux dans lequel tous les élèves sont supposés avoir envie de monter, l’éventuel manque d’envie étant résumé à l’ignorance des possibilités offertes, à une incapacité liée aux notes trop basses, le cumul aboutissant à une moindre perspective de « réussite » professionnelle, dans une société où la pyramide sociale associée à la prépondérance de la valeur travail réduisent les individus à ce qu’ils font plutôt qu’à ce qu’ils sont, et où la notion de réussite est résumée à quelques marqueurs forts, la profession exercée étant le plus évident.

Il n’est d’ailleurs jamais contesté que l’ascension sociale est non seulement un objectif que nous devrions tous avoir mais que les pouvoirs publics, via l’enseignement et ses filières, devraient offrir à tous : l’accession aux sommets vendue sous le nom d’égalité des chances, avec comme vision idéale du sommet un boulot bien rémunéré, assurant pouvoir d’achat, réalisation de soi et épanouissement à travers le travail. Le tout étant bien sûr garanti par le fait d’avoir « bien travaillé à l’école », comme si l’égalité des chances était une réalité et non la fumisterie qu’elle est.

 


(À partir de 6mn13 et jusqu’à 8mn30)

Il apparaît donc très difficile, pour les instances décisionnaires de l’orientation en fin de troisième, d’amorcer une réflexion sur la nature et le fonctionnement culturel classiste de notre société, qui est bien le nœud du problème et sous-tend la hiérarchisation automatique des différentes filières.

Plutôt que de réparer l’ascenseur social, déconstruire la légitimité du sommet de l’immeuble

Cols bleus et cols blancs : cette vieille distinction peut paraître obsolète mais on en est toujours là. Par la force des choses, désirer devenir un col blanc a longtemps représenté pour le col bleu l’espoir de sortir d’une condition difficile, de s’extraire de la perspective d’une vie de labeur, d’un manque de reconnaissance, puisque nous existons dans la société qui est la nôtre par la façon dont elle veut bien nous gratifier et nous percevoir.

Et des faits implacables confirment encore cette perception : aujourd’hui l’espérance de vie d’un ouvrier est toujours inférieure à celle d’un cadre. Et il est bien plus facile de se dire que cette différence est intrinsèquement liée à la nature même de la profession plutôt que de questionner l’exploitation des ouvriers par les classes sociales supérieures à leur profit exclusif, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la théorie du ruissellement.

ruissellement

Il semble donc important, dans ce contexte d’élitisme intériorisé, de corriger les « moindres ambitions » afin de donner à chaque élève la possibilité de demander une orientation en filière générale – orientation qui, soit dit en passant, relève de la décision du conseil de classe et in fine du chef d’établissement, tandis que l’orientation en filière professionnelle et CAP ne peut être refusée aux familles qui la choisissent… Ben oui, pas de sélectivité en filière pro. Pas la peine. Ce ne sont que des filières pro.

Or la dévalorisation systémique – et systématique – des filières professionnelles entretient un mépris de classe reposant sur l’idée que devenir cadre, chef, patron, riche et successfull constituent les seuls objectifs valides dans notre société, société dont les fondements et le fonctionnement sont également considérés et enseignés comme valides et légitimes.

« S’élever » semble toujours être la promesse qu’on fait aux enfants des milieux les moins favorisés, sans jamais remettre en question l’origine classiste de cette nécessité de s’élever, ni questionner les conditions de travail de ceux qui pourtant ont fait de vrais choix de métiers découlant de filières professionnelles et non générales, ni la notion de travail elle-même ou la notion d’exploitation dans une société capitaliste… De façon générale, les indignations vertueuses sur la dévalorisation des filières professionnelles restent des prises de position qui ne contestent jamais le fait que les filières générales constituent le haut du panier : pas question d’interroger la nature du panier, sa composition et ce qui le maintient si solidement immuable.

Choisir une filière pro, ça existe. Est-ce si grave ? Est-ce une « moindre ambition » à corriger ?

Est-il utile à ce stade de préciser que le choix d’orientation en filière professionnelle peut être un vrai choix ? Hélas oui. Et ce sont les élèves eux-mêmes qui ont amorcé le travail de revalorisation de ces filières, tout simplement en les demandant par envie d’exercer un métier précis. Que cette envie puisse être le fruit de conditionnements générationnels ou de reproduction d’un schéma, je ne le nie pas : qui pourrait se prétendre affranchi de tout conditionnement ? Nous sommes des produits sociaux, tous autant que nous sommes.

Que des exceptions spectaculaires existent dans l’autre sens est également indéniable : on connaît toutes et tous un fils de col blanc qui a voulu faire un CAP d’ébénisterie : oui, l’ébénisterie c’est le CAP socialement acceptable dans les milieux un peu bourges, parce que le travail du bois s’apparente à une forme d’art et de noblesse, le futur artisan pouvant alors être perçu comme un artiste sans déconsidérer les parents lors des repas entre amis, ces derniers convenant autour d’un verre de Saint Estèphe que « Oui mais ton gamin il avait une passion, que veux-tu, c’est bien de votre part de l’avoir encouragé. Et puis quand même, il lit beaucoup [sic]. » 

Il n’empêche que dans la réalité, certains élèves qui ont de bonnes notes souhaitent préparer un bac pro. Parce qu’ils ont envie d’exercer plus tard un métier précis qui relève de cette filière et pas d’une autre. Et ce souhait d’orientation en filière pro n’est pas forcément un choix par défaut. Quelle est alors la légitimité du corps enseignant à « pousser » ces élèves en filière générale au nom de meilleures perspectives d’avenir, quand on sait que la pyramide sociale est intacte et que le contexte économique actuel amènera les 90% et quelques de bacheliers des filières générales à encombrer massivement les bancs des universités sans avoir le même pourcentage de « succès », les résultats globaux des poursuites d’études étant très nuancés et loin de la réussite promise en troisième, sans compter que même si 84% des bacheliers qui ont fait une CPGE intègrent ensuite une école de niveau bac+5 ou un master, l’accès même à ces CPGE et aux grandes écoles, bref aux filières dites d’excellence, reste globalement peu démocratique et reproduit les inégalités sociales ?

Parlons également de rémunération, en dehors de toute considération liée au statut social. Il reste acquis qu’un ouvrier est moins bien payé qu’un cadre, mais cela aussi est à nuancer aujourd’hui. Un commentateur (sources incluses) faisait remarquer sous un article d’Éric Charbonnier que :

« Si l’on prend les seuls ouvriers qualifiés, leur salaire brut moyen annuel en 2011 était de 27 255€, supérieur à celui des employés (25 339€) et inférieur au salaires moyen en France (34 351€), à celui des professions intermédiaires (ou l’on retrouve les « cadres moyens » qui ont disparu de la nomenclature de l’INSEE en 82) (35 464€) et à celui des cadres (64 355€). Une fois cela dit, un nombre important d’ouvriers qualifiés ont des rémunérations comparables aux professions intermédiaires. Par exemple, les 15 000 ouvriers de l’industrie pharmaceutique ont un salaire comparable à la moyenne de celui des professions intermédiaire (36 699€), même chose pour les 36 649 ouvriers de l’industrie chimique (35 525€). Un nombre important d’ouvriers qualifiés ont des rémunérations comprises entre 30 000 et 35 000€. Ces ouvriers sont surtout dans l’industrie manufacturière. Par contre, la construction rapporte moins (salaire moyen dans la construction de bâtiments : 28 292€).

Autrement dit, il est faux de croire qu’un ouvrier qualifié gagne aussi bien sa vie qu’un cadre. Par contre, les ouvriers des secteurs les plus techniques de l’industrie (ou qui travaillent dans certains secteurs des services) la gagnent aussi bien qu’un cadre « moyen », et bien mieux qu’un employé, à un niveau comparable avec le salaire moyen en France. C’est ce que l’on a tendance à oublier : c’est dans l’industrie que les salaires sont les plus élevés, pas dans les services (y compris le BTP). Mais un grand nombre de lycéens pro ne seront précisément pas des ouvriers qualifiés, ou alors dans un secteur à faible qualification ou rémunération. »

La réflexion est intéressante car elle bouscule quelques clichés. Et elle nous ramène encore aux fondements même de l’éternelle idéalisation des filières générales : prestige, culture, classe sociale, ascension.

Et concrètement, ça donne quoi ?

Dans les faits, voir les élèves dont les résultats sont jugés insuffisants relégués aux filières professionnelles est scandaleux et les enseignants sont directement complices de cela. En parallèle de cela, prendre en compte le contexte socio-culturel des élèves pour juger valide ou non leur vœu d’orientation en filière pro est tout aussi scandaleux : cet élève veut aller en lycée pro ? Bah, les parents sont ouvriers, alors ok. Mais lui, là, il vient d’une famille de bourges, alors non hein, il faut absolument qu’il aille en seconde générale. Déplorer ces pratiques pourrait être une bonne chose, mais encore faudrait-il s’interroger intelligemment sur la façon dont on perçoit l’orientation en filière pro. Et on en est loin.

Enfin, avoir un enfant qui a d’excellentes notes en troisième et qui souhaite opter pour une filière pro, c’est l’assurance d’un foutu bras de fer avec le corps enseignant. Surtout quand on est soi-même un ancien passager de l’ascenseur social. À titre personnel, on m’a même accusée de « vouloir gâcher l’avenir de mon enfant ». Pragmatiquement, et ne pouvant renverser le capital avant que l’enfant en question ne soit en âge de travailler, j’ai préféré penser à son épanouissement personnel et professionnel, qui ne semblait pas inclure d’études universitaires, l’enfant en question étant hermétique au prestige de la fac, des grandes écoles et de la valorisation par l’étiquette sociale, et ayant défendu avec acharnement son choix de filière. Le « pousser » jusqu’à un bac général en l’empêchant de vivre son choix me paraissait la voie royale vers l’inoculation insidieuse d’une grande détresse, d’une démotivation globale, de résultats en baisse, d’un sentiment d’échec, et que dire de l’orientation post-bac dans ces conditions déplorables.

En lieu et place de toute cela, j’ai évacué de mon esprit les clichés liés aux filières générales et professionnelles, et j’ai calmement pesé l’intérêt, les souhaits et les perspectives pour mon enfant : je suis donc aujourd’hui l’heureuse mère d’un rejeton qui a intégré la filière pro de son choix il y a 2 ans, et qui vient d’entrer en terminale pour passer son bac pro en juin, avec d’excellents résultats et (petit gag de fin) des perspectives d’emploi qui l’amèneront, s’il le souhaite, à gagner bien plus que moi dans moins d’un an. Préciserai-je qu’il est très heureux ? Pas la peine.

Mon autre enfant est entré cette année en 1ère S, dominante SI, après une seconde générale, choisie en connaissance de cause et dans l’objectif affiché de devenir ingénieur.e. Comme quoi je ne suis pas sectaire.

Concrètement, quand on secoue un peu le panier pour aller titiller ce qu’on nous montre comme étant le haut ou le bas, on arrive à offrir de vraies perspectives aux enfants. L’étape suivante, ce serait que l’éducation nationale toute entière se bouge le cul pour faire évoluer, dans l’ordre : les mentalités des enseignants, la perception de l’enseignement en filière professionnelle, la qualité même de cet enseignement, mais aussi les notions de réussite et d’ascension dans une perspective – audacieuse, j’en conviens – de remise en question des strates sociales actuelles.

À un niveau plus poussé, évidemment, l’objectif est de déconstruire cet élitisme en faisant tomber les élites elles-mêmes, mais on fera la révolution un autre jour, là j’ai vaisselle et lessive.